Enquête : pourquoi la chaleur tue — et ce que la science a compris

Enquête : pourquoi la chaleur tue — et ce que la science a compris

Enquête : pourquoi la chaleur tue en Europe — bilans, corps humain et avenir climatique

Plus de 60 000 morts par an en Europe, un été 2026 qui a battu des records dès le mois de mai, et une découverte scientifique majeure : la limite de résistance du corps humain a été surestimée pendant des décennies. Enquête sur le risque sanitaire le plus sous-estimé de notre époque.

Par la rédaction26 juillet 2026Lecture 15 minÉdition Maroc

Il n’y a pas de sirène, pas d’effondrement spectaculaire, pas d’images de destruction. La chaleur tue en silence, dans des appartements sous les toits, dans des chambres d’EHPAD, sur des chantiers en plein soleil — et le plus souvent, elle ne figure même pas sur le certificat de décès. C’est pourtant, de loin, le phénomène météorologique le plus meurtrier d’Europe. Les chiffres accumulés depuis quatre ans sont sans équivalent : plus de 200 000 morts sur le continent, selon l’Organisation mondiale de la santé. Et l’été 2026, avec ses trois canicules successives dont une plus intense qu’août 2003, vient d’administrer la démonstration la plus brutale. Cette enquête fait le point sur ce que l’on sait — et sur ce que la recherche vient tout juste de découvrir sur les limites réelles de notre organisme.

Le bilan : une hécatombe silencieuse et documentée

Commençons par l’ordre de grandeur, parce qu’il est difficile à croire. Selon l’OMS, plus de 200 000 personnes sont mortes de la chaleur en Europe au cours des quatre dernières années. À l’échelle mondiale, les travaux publiés dans The Lancet estiment à environ 489 000 le nombre annuel de décès liés à la chaleur sur la période 2000-2019.

Année après année, les estimations européennes dessinent un plateau élevé qui ne redescend pas : environ 61 000 décès attribués à la chaleur en 2022, près de 50 000 en 2023, et environ 63 000 en 2024 selon le rapport européen du Lancet Countdown publié en avril 2026. Ce dernier chiffre correspond à une moyenne de 52 décès par million d’habitants. Surtout, le rapport souligne un point qui interdit d’y voir une série de mauvais étés isolés : sur la période 2015-2024, la mortalité liée à la chaleur a augmenté dans 820 des 823 régions européennes surveillées. Autrement dit, la quasi-totalité du continent.

Le précédent historique reste la canicule d’août 2003, avec plus de 70 000 décès excédentaires en Europe. Elle a longtemps été présentée comme un événement exceptionnel, presque une anomalie statistique. Les vingt années suivantes ont montré qu’il s’agissait plutôt d’un avant-goût.

Été 2026 : l’année où la canicule est arrivée avant l’été

L’Europe vient de vivre une séquence inédite : trois vagues de chaleur enchaînées, la première du 21 au 30 mai, la deuxième du 17 juin au 2 juillet, la troisième démarrée le 2 juillet depuis la péninsule ibérique avant de s’étendre au continent. La précocité est le fait marquant : en France, des records nationaux sont tombés dès le 26 mai, puis le 24 juin avec une température moyenne nationale de 30 °C sur vingt-quatre heures — du jamais vu.

Le 24 juin, 58 départements français étaient en vigilance rouge, ainsi que seize villes italiennes ; le lendemain, la canicule touchait 72 départements. Au total, l’épisode du 17 juin au 2 juillet a concerné 92 départements, soit 98,5 % de la population hexagonale.

Le bilan sanitaire est tombé le 22 juillet : Santé publique France a estimé à 5 764 le nombre de décès toutes causes en excès sur cette seule période, soit une hausse de plus de 36 % par rapport à l’attendu. Plus de la moitié de ces décès — 56 % — se concentrent sur trois journées, du 25 au 27 juin. L’agence précise que l’intensité de cet épisode a dépassé celle d’août 2003, et que ces données, publiées trois semaines après la fin de la vague, restent non consolidées : elles ne tiennent pas compte des canicules de juillet.

À l’échelle continentale, l’OMS évoquait à la mi-juillet près de 10 000 décès supplémentaires en quelques semaines dans cinq pays européens seulement. En Espagne, l’Institut de santé Carlos III a recensé au moins 1 028 décès liés à la chaleur pour le seul mois de juin 2026, contre 407 en juin 2025 — soit plus du double. Les Pays-Bas ont enregistré 480 décès de plus qu’attendu, dans un pays qui a battu son record de température de juin avec 36,8 °C, dépassant de plus d’un degré une marque établie en 1947.

Un chiffre qui dit tout : selon Santé publique France, sur les neuf derniers étés, les canicules ne représentent que 4 % des jours de surveillance — mais concentrent près de 30 % des décès attribuables à la chaleur. Le reste survient lors de journées « simplement chaudes », sans alerte, sans titre dans la presse.

Comment la chaleur tue réellement : bien au-delà du coup de chaleur

L’image d’Épinal — le promeneur qui s’effondre en plein soleil — ne représente qu’une fraction infime des décès. Le coup de chaleur, forme la plus grave, existe bel et bien : c’est une urgence vitale absolue, qui survient quand la température centrale dépasse environ 40 °C et que les mécanismes de refroidissement sont dépassés. Mais l’immense majorité des morts attribuées à la chaleur relèvent d’un autre mécanisme, plus insidieux.

La surcharge cardiovasculaire

Pour évacuer sa chaleur, l’organisme dilate les vaisseaux de la peau et augmente le débit cardiaque : le cœur travaille davantage, en permanence, pendant plusieurs jours. Chez une personne dont le système cardiovasculaire est déjà fragilisé — insuffisance cardiaque, coronaropathie, hypertension ancienne — cette charge supplémentaire suffit à faire basculer un équilibre précaire. Le décès sera enregistré comme cardiaque. La chaleur n’apparaîtra nulle part.

C’est pourquoi un bilan cardiovasculaire avant la saison chaude a du sens chez les personnes à risque. Si un examen ou une consultation spécialisée s’impose, la plateforme Evitalink permet d’obtenir un devis et un accompagnement pour une prise en charge au Maroc, y compris pour les patients résidant à l’étranger.

La déshydratation et l’atteinte rénale

La transpiration peut atteindre un à deux litres par heure lors d’efforts en ambiance chaude. Une perte de seulement 1 à 2 % du poids corporel dégrade déjà la capacité de thermorégulation. Chez la personne âgée, dont la sensation de soif s’émousse avec l’âge, la déshydratation s’installe sans signal d’alarme — entraînant chute de tension, malaise, insuffisance rénale aiguë, troubles électrolytiques.

La décompensation de toutes les pathologies chroniques

Diabète, insuffisance respiratoire, maladies neurologiques, troubles psychiatriques : la chaleur déstabilise l’ensemble. C’est ce qui explique le décalage entre le pic de température et le pic de mortalité, et pourquoi les bilans réels ne sont connus que des semaines plus tard, par comparaison statistique entre décès observés et décès attendus. Cette méthode — la surmortalité — est la seule qui capture le phénomène dans son ampleur.

Ce que la recherche vient de découvrir sur les limites du corps humain

C’est le volet le plus frappant de cette enquête, et le plus récent. Pendant plus d’une décennie, la communauté scientifique a travaillé avec un repère hérité d’une étude de 2010 : la limite de survie humaine se situerait autour de 35 °C de « température humide » (le fameux wet-bulb, qui combine chaleur et humidité). Au-delà, la transpiration ne s’évapore plus, le corps ne peut plus se refroidir, et la mort survient en quelques heures même au repos, même à l’ombre, même avec de l’eau à disposition.

Ce seuil était théorique. Il vient d’être testé — et il était trop optimiste.

Les travaux de Robert Meade et Glen Kenny, de l’Unité de recherche sur la physiologie environnementale et humaine de l’Université d’Ottawa, publiés dans PNAS, ont soumis des volontaires adultes en bonne santé à des expositions prolongées de neuf heures, dans des conditions atteignant 42 °C avec 57 % d’humidité — l’équivalent d’un indice humidex d’environ 62. Objectif : déterminer expérimentalement le point où la thermorégulation devient impossible.

Résultat : la limite réelle se situerait plutôt entre 26 et 31 °C de température humide, et non 35 °C. Un écart considérable. Il signifie que des conditions déjà observées aujourd’hui dans plusieurs régions du monde — et dont on pensait qu’elles laissaient une marge de sécurité — se situent en réalité au-delà de ce que l’organisme peut compenser durablement. Les auteurs soulignent l’enjeu : de nombreuses régions connaîtront bientôt des combinaisons de chaleur et d’humidité dépassant les limites de survie humaine.

Le principe physique est implacable. Notre corps est homéotherme : il doit maintenir une température centrale d’environ 37 °C pour que les réactions enzymatiques et les organes fonctionnent. Il ne dispose que d’un seul mécanisme vraiment puissant pour évacuer un excès de chaleur : l’évaporation de la sueur. Or ce mécanisme ne dépend pas de notre volonté ni de notre entraînement, mais de la capacité de l’air ambiant à absorber de la vapeur d’eau. Quand l’air est saturé, transpirer ne refroidit plus : la sueur ruisselle sans s’évaporer, et la température interne monte. Au-delà d’environ 40,2 °C, on entre dans le coup de chaleur. Aucune acclimatation, aucune condition physique ne permet de franchir cette barrière : c’est de la thermodynamique, pas de l’endurance.

À retenir : la « température ressentie » n’est pas un confort subjectif. L’humidité est le paramètre décisif : 40 °C dans un air sec sont physiologiquement plus supportables que 35 °C dans un air humide. C’est pourquoi les villes côtières et les nuits moites tuent parfois davantage que les pics du désert.

Le facteur oublié : les nuits qui ne rafraîchissent plus

Les bulletins météo insistent sur les maximales de l’après-midi. Les épidémiologistes, eux, surveillent les minimales de la nuit. La récupération nocturne est le mécanisme de sécurité central : c’est pendant la nuit que la température corporelle redescend, que le cœur se repose, que l’organisme reconstitue ses marges.

Quand les minimales ne descendent plus sous 20 à 25 °C plusieurs nuits d’affilée — ce que l’on appelle les nuits tropicales — cette récupération n’a plus lieu. La charge thermique s’accumule jour après jour. C’est précisément ce mécanisme qui explique les « points de basculement » décrits par les soignants européens fin juin 2026 : après sept jours consécutifs de canicule sans répit nocturne, les patients âgés ou fragiles cessent de tenir, et les décès hospitaliers s’accélèrent brutalement. En région parisienne, la hausse de mortalité a saturé les services funéraires le 28 juin, contraignant à déployer des moyens provisoires.

L’effet est aggravé en ville par les îlots de chaleur urbains : le béton, l’asphalte et les façades restituent la nuit la chaleur emmagasinée le jour, maintenant des écarts de plusieurs degrés avec les zones rurales voisines. Un appartement mal isolé sous les toits, sans ventilation traversante, devient alors un piège thermique dont on ne sort pas.

Le facteur médicaments : le risque le moins connu du grand public

C’est un angle mort majeur de la prévention, et il concerne directement des millions de personnes sous traitement chronique. Plusieurs familles de médicaments diminuent la capacité de l’organisme à s’adapter à la chaleur. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) publie et actualise chaque été une liste détaillée à destination des soignants comme des patients. Les mécanismes se répartissent en quelques grandes catégories.

Les médicaments qui favorisent la déshydratation

Au premier rang, les diurétiques, prescrits contre l’hypertension et l’insuffisance cardiaque, qui augmentent l’élimination d’eau et de sel par les reins. Également concernés : les laxatifs en usage prolongé, certains antidiabétiques oraux, certains antiépileptiques, et des traitements du glaucome. Le risque : aggravation de la perte hydrique, hypotension, malaise, insuffisance rénale.

Les médicaments qui perturbent la thermorégulation

Les neuroleptiques et antipsychotiques, certains antidépresseurs — notamment ceux à propriétés anticholinergiques —, les antiparkinsoniens et divers anticholinergiques (antihistaminiques, antispasmodiques) gênent directement les mécanismes de refroidissement, en particulier la sudation. Les bêtabloquants et certains antihypertenseurs limitent quant à eux l’augmentation du débit cardiaque nécessaire pour dissiper la chaleur.

Les médicaments qui masquent les signaux d’alerte

Somnifères, anxiolytiques, opiacés, certains traitements psychiatriques induisent une somnolence qui émousse la perception de la soif, de la fatigue et de l’inconfort thermique. La personne ne ressent plus les signaux qui devraient la conduire à boire, à se mettre au frais, à appeler à l’aide. C’est l’un des enchaînements les plus meurtriers.

Les traitements dont la chaleur modifie l’élimination

La déshydratation perturbe l’élimination rénale de nombreuses molécules : sels de lithium, digoxine, certains antiépileptiques, insuline, metformine et sulfamides hypoglycémiants, statines et fibrates. Les anti-inflammatoires (AINS et aspirine) et certains antihypertenseurs peuvent par ailleurs altérer la fonction rénale déjà sollicitée. Enfin, la transpiration peut modifier l’absorption des patchs transdermiques, et la chaleur altérer la fiabilité de dispositifs comme les bandelettes d’autosurveillance glycémique.

Un dernier point : certains antibiotiques et anti-inflammatoires sont photosensibilisants — ils rendent la peau anormalement réactive au soleil, jusqu’à provoquer rougeurs et brûlures après une exposition banale.

La règle absolue, martelée par l’ANSM : il ne faut jamais arrêter ni réduire un traitement de sa propre initiative au seul motif d’une vague de chaleur. L’interruption d’un traitement cardiaque, antidiabétique ou psychiatrique est bien plus dangereuse que la chaleur elle-même. La conduite à tenir revient au médecin, qui peut adapter une posologie — notamment celle d’un diurétique — pour la durée de l’épisode. Le bon réflexe est d’appeler son médecin ou son pharmacien, pas de suspendre l’ordonnance.

À cela s’ajoute une question pratique trop négligée : les médicaments eux-mêmes supportent mal la canicule. La plupart doivent être conservés en dessous de 25 à 30 °C, ce qui devient problématique dans un logement qui ne redescend plus sous 30 °C pendant une semaine — sans parler d’une voiture stationnée au soleil ou d’une boîte aux lettres. Notre guide détaillé sur la conservation des médicaments à la maison précise les précautions à prendre, y compris pour les produits du froid comme l’insuline.

Qui meurt : le portrait social d’une catastrophe

La mortalité liée à la chaleur n’est pas répartie au hasard. Le premier facteur est l’âge : en France, lors de l’été 2025, près des trois quarts des décès attribuables à la chaleur concernaient des personnes de 75 ans et plus, et cette classe d’âge représentait 53 % des passages aux urgences pour hyperthermie, déshydratation ou hyponatrémie. Le vieillissement s’accompagne d’une sudation moins efficace, d’une perception de la soif diminuée, d’une polymédication fréquente et de pathologies chroniques : quatre facteurs de risque cumulés.

Mais l’âge n’explique pas tout. L’isolement social est un déterminant majeur : mourir de chaleur, c’est très souvent mourir seul, sans personne pour remarquer la confusion naissante ou proposer un verre d’eau. Le logement pèse tout autant : dernier étage, absence d’isolation, pas de ventilation traversante, impossibilité de créer un courant d’air la nuit pour des raisons de sécurité. Les personnes sans domicile paient un tribut particulièrement lourd : près de 30 % de leurs décès surviennent durant l’été.

Face à ces situations, disposer d’un médecin référent joignable change tout : c’est lui qui adaptera un traitement avant l’épisode et qui pourra être appelé au moindre signe d’alerte. L’annuaire médical de Journal Santé Maroc recense généralistes, cardiologues et gériatres par ville et par spécialité — une information utile à préparer avant la canicule, pas pendant.

Enfin, les travailleurs exposés constituent une catégorie longtemps invisible. En France, neuf accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur ont été notifiés durant le seul été 2025 ; six d’entre eux concernaient le BTP ou l’agriculture, et les victimes avaient entre 35 et 63 ans. Une donnée qui rappelle que la canicule ne tue pas que les plus âgés : elle tue ceux qui ne peuvent pas se mettre à l’abri.

Le Maroc en première ligne

L’Europe n’est pas seule concernée, et le Royaume vit depuis mai 2026 un épisode d’une intensité rare. La séquence a démarré le 21 mai, avec un pic national de 44,9 °C relevé à Khémisset le 23 mai, sous l’effet d’un dôme de chaleur installé sur l’Europe occidentale dont le Maroc subissait la frange méridionale. Les anomalies de température, mesurées par le service européen Copernicus, atteignaient alors +6 à +10 °C au-dessus des normales saisonnières — au printemps.

L’été a confirmé : 47 °C à Smara, 46,8 °C à Khémisset, plaçant plusieurs villes marocaines parmi les plus chaudes du monde début juillet. À la mi-juillet, la Direction générale de la météorologie plaçait une trentaine de provinces en vigilance orange, avec 43 à 45 °C attendus dans sept provinces sahariennes et 40 à 43 °C dans vingt-trois autres, dont Marrakech, Béni Mellal, Oujda et Errachidia. L’épisode de 2025 avait déjà vu Sidi Slimane atteindre 47,7 °C, et même les villes côtières franchir des seuils inhabituels — Casablanca à 40,5 °C.

Les conséquences sanitaires sont documentées : à Béni Mellal, une vague de chaleur a été associée à 21 décès sur un mois de juillet, en grande majorité des personnes âgées ou atteintes de maladies chroniques. Le ministère de la Santé et de la Protection sociale a déployé un dispositif de permanence dans les établissements des zones affectées et un plan d’assistance ciblant les populations vulnérables des zones rurales et reculées, où l’accès aux soins est le plus difficile.

Pour suivre l’évolution des alertes, des vigilances météo et des dispositifs sanitaires mis en place au Royaume, Journal Santé Maroc publie l’actualité santé nationale au fil de l’eau.

Le médecin et chercheur en politiques de santé Tayeb Hamdi distingue trois troubles à surveiller, du plus fréquent au plus grave, et rappelle que le coup de chaleur constitue une urgence médicale absolue pouvant survenir en quelques heures. Les publics les plus exposés au Maroc rejoignent ceux identifiés en Europe : personnes âgées, nourrissons, femmes enceintes, malades chroniques et travailleurs en extérieur.

Ce que disent les projections : le pire est devant

Toutes les modélisations convergent sur un point : la situation actuelle n’est pas un pic, mais une étape. Le rapport européen du Lancet Countdown 2026 anticipe une forte hausse des décès liés à la chaleur entre 2050 et 2100. Le rapport de 2023 avait avancé un ordre de grandeur : une mortalité liée à la chaleur multipliée par 4,7 d’ici 2050.

Les projections par scénario climatique sont plus explicites encore. Une analyse portant sur la fin du siècle (2071-2099) estime l’excédent annuel de décès attribuables à la chaleur en Europe à environ 46 700 dans un scénario d’émissions modérées, et à plus de 117 300 dans un scénario d’émissions élevées — contre environ 16 300 dans la période de référence historique. Les pays méditerranéens et d’Europe de l’Est seraient les plus touchés, sans que les pays du Nord soient épargnés.

Un argument revient souvent : le réchauffement devrait réduire la mortalité hivernale liée au froid, compensant les décès dus à la chaleur. Les données récentes invalident ce raisonnement. Le Lancet Countdown indique que la hausse projetée des décès par chaleur dépassera la baisse des décès liés au froid. D’autres travaux estiment qu’à partir d’un réchauffement global de 3 à 4 °C, la chaleur tuera davantage que le froid. Pour la France, un scénario à +3 °C ferait passer la mortalité liée à la chaleur d’environ 3 000 décès annuels aujourd’hui à plus de 13 500 en 2100.

Le facteur aggravant est géographique : l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite, à une vitesse environ deux fois supérieure à la moyenne mondiale. L’Afrique du Nord, située à sa marge méridionale, est exposée aux mêmes dômes de chaleur, avec des températures de départ nettement plus élevées et des ressources en eau sous tension.

Ce qui fonctionne : la prévention sauve des milliers de vies

Ce constat n’a rien de fataliste, et c’est peut-être le résultat le plus important de cette enquête. L’OMS estime que le nombre de décès liés à la chaleur en Europe en 2023 aurait été 80 % plus élevé sans les mesures de prévention mises en place depuis 2003 : systèmes d’alerte, plans canicule, repérage des personnes isolées, lieux climatisés accessibles. Autrement dit, la prévention fonctionne — massivement.

Le problème est qu’elle reste incomplète : plus de la moitié des pays européens ne disposent toujours pas d’un plan d’action global chaleur-santé, alors que le nombre d’alertes sanitaires pour chaleur extrême sur le continent a augmenté de plus de 318 % entre 2015 et 2024 par rapport à la décennie 1991-2000.

À l’échelle individuelle : ce qui protège vraiment

  • Boire avant d’avoir soif, régulièrement, sans attendre le signal — qui arrive trop tard, surtout après 65 ans.
  • Fermer, occulter, ventiler la nuit : volets et rideaux fermés le jour, aération dès que la température extérieure passe sous celle du logement.
  • Se rafraîchir le corps : brumisation, linges humides, douches tièdes — l’évaporation reste le mécanisme le plus efficace.
  • Passer 2 à 3 heures dans un lieu frais chaque jour (centre commercial, bibliothèque, mosquée, bâtiment climatisé) suffit à casser l’accumulation thermique.
  • Réduire l’effort physique aux heures chaudes : au-delà de 30 °C, l’organisme produit plus de chaleur qu’il n’en dissipe.
  • Appeler ses proches isolés chaque jour : le contact humain quotidien est l’une des mesures les plus efficaces qui soient.
  • Vérifier ses traitements avec un professionnel avant la saison chaude — sans jamais les interrompre soi-même.

Les signes qui imposent d’agir immédiatement

Fatigue inhabituelle, vertiges, soif intense, maux de tête, nausées, crampes signalent un épuisement lié à la chaleur : mettre au frais, allonger, rafraîchir, faire boire. En revanche, confusion, propos incohérents, absence de sueur avec peau brûlante, perte de connaissance, température très élevée signent le coup de chaleur : c’est une urgence vitale, il faut appeler les secours sans attendre tout en refroidissant activement la personne.

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Ce qu’il faut retenir

Trois constats émergent de cette enquête. Le premier est que la chaleur constitue déjà, aujourd’hui, l’un des principaux risques sanitaires environnementaux en Europe et en Afrique du Nord — avec des dizaines de milliers de morts annuels, une mortalité en hausse dans la quasi-totalité des régions surveillées, et un bilan systématiquement sous-estimé parce qu’il se cache derrière des causes cardiaques ou rénales.

Le deuxième est que la science vient de réviser à la baisse notre marge de sécurité biologique : le corps humain décroche plus tôt qu’on ne le pensait, et aucune adaptation individuelle ne permet de franchir des limites qui relèvent de la physique.

Le troisième, enfin, est le plus actionnable : l’essentiel de cette mortalité est évitable. Les plans de prévention ont déjà démontré leur efficacité à grande échelle. À l’échelle d’un foyer, les gestes qui sauvent sont connus, gratuits et simples — hydratation, fraîcheur, vigilance envers les proches isolés, et attention particulière aux traitements en cours. Dans un monde qui se réchauffe, ces réflexes ne relèvent plus du conseil saisonnier : ils font partie de la santé de base.

Trois réflexes complémentaires, enfin, pour être prêt avant la prochaine vague : faire réviser son ordonnance par son médecin avant l’été, identifier un praticien joignable près de chez soi, et — si un examen ou une intervention est à programmer — obtenir un devis auprès d’Evitalink plutôt que de reporter à la rentrée.

Si vous suivez un traitement chronique et que la chaleur rend vos déplacements difficiles, la livraison de médicaments à domicile permet d’éviter de sortir aux heures les plus dangereuses — un service particulièrement utile pour les personnes âgées, isolées ou à mobilité réduite, précisément celles que les canicules frappent le plus durement.

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Questions fréquentes

Combien de personnes meurent de la chaleur en Europe chaque année ?

Les estimations récentes situent la mortalité entre 50 000 et 63 000 décès par an : environ 61 000 en 2022, près de 50 000 en 2023 et environ 63 000 en 2024 selon le rapport européen du Lancet Countdown. L’OMS évoque plus de 200 000 morts sur les quatre dernières années.

Quelle est la limite de chaleur que le corps humain peut supporter ?

Des travaux récents de l’Université d’Ottawa publiés dans PNAS situent la limite de thermorégulation entre 26 et 31 °C de température humide, nettement en dessous du seuil de 35 °C admis jusque-là. Au-delà, la transpiration ne refroidit plus l’organisme.

Quels médicaments sont dangereux en cas de canicule ?

Plusieurs familles diminuent l’adaptation à la chaleur : diurétiques, antihypertenseurs, neuroleptiques, certains antidépresseurs, antiparkinsoniens, anticholinergiques, ainsi que les traitements induisant une somnolence. Il ne faut jamais les arrêter soi-même : consultez votre médecin ou votre pharmacien.

Pourquoi la chaleur tue-t-elle surtout les personnes âgées ?

Après 75 ans se cumulent une sudation moins efficace, une sensation de soif diminuée, des maladies chroniques et une polymédication fréquente. En France, près des trois quarts des décès attribuables à la chaleur concernent cette classe d’âge.

La mortalité liée à la chaleur va-t-elle augmenter dans le futur ?

Oui. Le Lancet Countdown projette une forte hausse entre 2050 et 2100, avec une mortalité potentiellement multipliée par près de cinq d’ici 2050. Les projections de fin de siècle vont de 46 700 à plus de 117 300 décès annuels excédentaires en Europe selon le scénario d’émissions.

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Cet article a une vocation d’information générale et ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé. En cas de doute, de symptômes persistants ou d’urgence, consultez un médecin ou un pharmacien.